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le pouvoir de l'acheteur

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dernière édition il y a 3 ans par samuelbaillaud

Un espoir à partager

 

On parle peu du commerce équitable. Cette idée est preque ignorée, perdue parmi les autres oeuvres caritatives avec lesquelles on la confond, ou même méprisée, comme une chose de petite ampleur, ne servant qu'à se donner bonne conscience en achetant un paquet de café.  

Je voudrais vous montrer que nous qui nous sentons si impuissants, disposons ensemble d'un pouvoir immense, que nous ignorons, si bien que nous en usons à notre propre perte. Le commerce équitable est précisément la conscience de ce pouvoir, pour en user enfin intelligement.

 

Tout ce que l'on constate aujourd'hui est éclairé, est expliqué, est intégré dans ce discours plein d'espérance, que suscite une réflexion sur le pouvoir de l'acheteur. Dans ce clivage entre ceux qui veulent rompre avec le monde, parce qu'ils n'en peuveut plus de voir le plus précieux bafoué, et ceux qui veulent la conciliation, mais n'ont guère d'espoir à proposer, ce pouvoir peut nous offrir une posture inédite. Une posture réaliste, qui regarde en face les faits, parcequ'elle y trouve son espoir. Une posture qui plie en riant sur tout, parcequ'elle ne rompt pas sur l'essentiel.

 

Ce pouvoir n'appartient à personne en particulier, nous en disposons ensemble, on ne peut l'exercer que collectivement.

J'espère donc qu'à travers mon style bizarre, et mes erreurs, vous saurez voir dans ce texte, s'il en est une, une idée nouvelle qui mérite d'être partagée.

 

            Bien amicalement.

 

*

 

Le contenu des parties de ce texte :

 

La partie I (3 pages) montrera l'existence de ce pouvoir qu'a l'acheteur, de contrôler les pratiques des entreprises. Sa fondation sur le fait qu'une entreprise ne survit pas si elle ne vend pas, un parallèle avec la théorie de Darwin sur les espèces naturelles. Et comment la façon (désastreuse) dont nous en usons explique les pratiques actuelles des entreprises.

 

La partie II (3 pages) montrera la façon dont on peut user de ce pouvoir, et en quoi il peut souvent se substituer avantageusement au seul pouvoir dont nous avons usé jusqu'à présent, à savoir celui des lois.

 

La partie III (1 page) montrera comment la conscience de ce pouvoir peut transformer notre vision du monde.

 

La partie IV (2 pages), consciente que le pouvoir de l'acheteur n'est un pouvoir que sur les pratiques des entreprises, montrera comment nous pouvons savoir ce que nous pouvons espérer obtenir grâce à un contrôle de ces pratiques. Et qu'acheter en contrôlant les pratiques des entreprises ne doit pas forcément coûter plus cher.

 

La partie V (2 pages) est une réflexion sur la moralité d'un prix de vente, et de la distribution de ce prix à ceux qui ont participé à la production du produit vendu.

 

*

 

A l'intelligent, honête et généreux,

Adam Smith

 

*

 

             I.         Une entreprise ne survit pas si elle ne vend pas

 

« Mais l'homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus  sûr de réussir, s'il s'adresse à leur intérêt personnel et qu'il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu'il souhaite d'eux. »                               Adam Smith, livre 1, chap 2

 

C'est un fait, aussi évident qu'inaperçu, qui devrait nous mettre la puce à l'oreille :

            Une entreprise ne survit pas si elle ne vend pas.

Du petit producteur, ou commerçant, à la plus puissante des multinationales, aucun ne survit, s’il ne trouve pas d’acheteurs.

Or c'est nous, qui nous sentons impuissants devant les entreprises, qui achetons en dernier lieu. Vers nous que tend toute la chaine de production. Etant les acheteurs, nous détenons quelquechose sans quoi aucune entreprise ne peut vivre, et que nous sommes libres de leur accorder. Acheter, ce n’est donc pas seulement se procurer quelque chose contre de l’argent, c’est aussi, qu'on le sache ou non, faire vivre une entreprise. Acheteurs, tenons nous la vie des entreprises entre nos mains ?

 

Supposez que pour une raison obscure, nous ne voulions plus porter que des chaussures rouges : quelle couleur prendraient les chaussures mises en vente sur le marché ? Et qu’adviendrait-il d’une entreprise spécialisée dans la chaussure noire, refusant de se reconvertir dans la chaussure rouge ?

Plus généralement, puisqu’une entreprise ne survit pas si elle ne vend pas, nous pouvons nous demander dans quelle mesure les critères d'achat du consommateur peuvent être des critères de survie pour les entreprises.

Pourquoi les espèces naturelles ont elles la forme qu'elles ont ? La réponse de Darwin à cette question, est que les espèces sont sélectionnées par leur milieu naturel, pour leur adaptation, pour leur satisfaction aux critères de survie qu'il impose. Selon lui, le pingouin est un produit du milieu naturel banquise, c'est à dire des conditions de survie sur la banquise, le singe est un produit de la jungle, etc... Essayez de faire vivre un pingouin dans la jungle, ou un singe sur la banquise, vous verrez combien chacun est fait pour (et par) son milieu.

Supposez donc un instant, même si ce n'est pas absolument vrai, que les critères d'achat du consommateur soient des critères de survie pour les entreprises. Nous aurions alors sélectionné leurs pratiques, pour leur adaptation à nos critères d'achat, pour leur capacité à nous vendre. Libres de choisir nos critères d'achats, nous serions donc responsables de ces pratiques, même des pires, même de celles devant lesquelles nous nous croyons impuissants.

 

Voyons comment cela se passe aujourd’hui, où notre seul critère d’achat important est le rapport qualité / prix. Voyons comment un tel critère peut être responsable de certaines pratiques des entreprises.

Face à deux paires de chaussures identiques, dont l’une coûte le double de l’autre, nous choisissons généralement la moins chère. Etant données deux entreprises de chaussures, dont l’une paie le travail un bol de riz, et l’autre le respecte, je vous laisse deviner laquelle vend le moins cher. C'est chez celle là que nous nous fournissons presque exclusivement. Avec elle, ce sont ses pratiques que nous sélectionnons, en les rendant les seules viables. L'autre, qui a peu de chances de nous vendre, a peu de chances d'exister – comme un singe sur la banquise.

 

On entend parfois parler cyniquement du travail comme d'un côut, du même ordre que celui d'une quelconque marchandise. Mais que disons nous au travailleur qui a des droits, lorsque nous préférons à ses produits ceux fabriqués par des travailleurs sans droits, sinon que c'est parcequ'il a des droits, qui le rendent plus côuteux, que nous ne lui accordons pas de place dans le monde du travail ? Quelle cohérence avons nous, à exiger des droits en tant que travailleurs, et à exiger en tant que consommateurs des prix qui ne laissent pas de place aux droits du travailleur ? Voulons nous qu'existe un monde où nous travaillons, et un autre où sont fabriqués sans droits les produits que nous consommons ?

Quand il n'y a plus personne pour acheter nos produits, quand beaucoup parmi nous en souffrent, quand le progrès s'est arrêté comme une vieille montre, ce qui achève de me glacer le sang, c'est de voir que nous sommes les victimes de notre propre incohérence.

 

Le non-respect du travail ne touche pas seulement une usine de chaussures en Asie. On le trouve aussi massivement dans la grande distribution, le bâtiment et l'aménagement, les industries de l'électronique, du plastique et de la faïence, du textile, l'agriculture, et j'en oublie. Ce phénomène touche au moins tout ce qui nous loge et nous meuble, nous nourrit et nous habille. Dans tous ces secteurs, nous consommons selon le seul critère du rapport qualité / prix, et sélectionnons ainsi les pratiques qui lui sacrifient tout le reste. Voilà où est profondément enraciné ce fameux aveuglement de l'économie, qui écrase tant de choses importantes : dans l'aveuglement du consommateur, qui ne voit que le rapport qualité / prix. 

Il n'y a rien de sèrieux pour sanctionner le non-respect du travail ; bien pire : rien pour encourager, reconnaître son respect, ce qui est pourtant indispensable, si l'on veut donner aux patrons une chance d'exercer leur métier selon leur coeur, au lieu de croire qu'ils n'en ont pas. Mais pire encore, nous, puissants consommateurs, sommes là pour sanctionner par la mort les entreprises qui respecteraient le travail, et récompenser par un gain de vie celles qui le bafouent. Et avec cela nous voulons sèrieusement qu'elles aient d'autres pratiques ?

 

Nous ne réfléchissons pas sur nos critères d’achat, inconscients de leur portée sur le monde du travail ; incrédules que l’acte si anodin d’acheter, puisse expliquer pourquoi les entreprises ont aujourd’hui les pratiques qu’elles ont. Aussi longtemps que cela durera, nous continuerons à sélectionner les mauvaises pratiques d’entreprises.

Pour faire coïncider compétitivité et équité, et ainsi transformer le monde économique, ne nous suffirait-il pas de faire de l'équité un de nos critères d’achat ? Ne serions nous pas ainsi, nous, avec notre conscience et notre immense pouvoir, cette chose qui encouragerait et sélectionnerait les bonnes pratiques d'entreprises ? Ne pourrions nous pas, sans même payer plus cher, mais seulement en regardant qui nous payons, faire que la richesse soit mieux répartie ?

 

Pour commencer à répondre à cette question, l'heure est venue de préciser l'affirmation : critère d'achat du consommateur = critère de survie des entreprises.

Si nous faisons cette affirmation brute de coffrage, nous allons sûrement à l’encontre de bien des faits. On peut par exemple penser que beaucoup d’entreprises survivent très bien, tout en consacrant une part importante de leur chiffre d’affaires, à des rentes ou salaires excessifs. Cela rend pourtant moins bon leur rapport qualité / prix qu’il pourrait être.

Il faut donc être plus précis :

étant donnés un critère d’achat du consommateur, et une entreprise,

répondre à ce critère d’achat aussi bien que cette entreprise

 est un critère de survie pour les autres entreprises.

Il ne suffit donc pas au consommateur d’exiger quelque chose au moment de l’achat, rapport qualité / prix ou équité, pour en faire une loi régissant le monde économique. Encore faut-il que quelqu’un décide de créer une entreprise qui satisfasse cette exigence. C’est par rapport à elle que les autres doivent être compétitives, et sont forcées, sous peine de mourir, de s’aligner.

 

Vous ne croyez peut être pas encore que nous avons le pouvoir d'ébranler tout ce qui est si solidement en place, parfois en des points si stratégiques, comme les banques, les grandes surfaces, ou les industries de pointe. Les monopoles qu'elles partagent seraient trop bien établis, pour qu'elles puissent craindre de redécouvrir le sens du mot « concurrence ». Mais vous ne pouvez croire non plus qu'une entreprise, aussi puissante soit-elle, puisse vivre sans vendre. Une entreprise ne peut pas vivre, si une autre entreprise existe, qui propose un produit que le consommateur achète systématiquement à la place des siens.

Je réunis ici les moyens, dispersés dans la suite de ce texte, que le consommateur a pour faire exister des entreprises qui répondent à ses attentes (et qu'il n'utilise pas actuellement) :

 * la clarté et la cohérence. Pour qu'un entrepreneur puisse avoir confiance que le produit le plus compétitif, c'est celui qui répond à ces attentes ; et qu'en fondant une entreprise proposant quelquechose qui y répond, brisant peut être ainsi un monopole partagé par quelques empires, il ne sera pas lâché par les consommateurs dès que ces empires réagiront.

 * demander au moment de l'achat aux entreprises de s'engager à quelquechose de concret que nous fixons nous mêmes, pour les tenir par un vrai contrat.

 * ne pas seulement contrôler le produit final, mais aussi la façon dont il a été produit, et la distribution de son prix à ceux qui participent à l'entreprise. Contrôler les causes pour mieux contrôler le résultat.

 

La tache de faire naitre des entreprises répondant à nos attentes n'est pas si difficile : il ne s'agit pas de construire un arbre, mais de planter une graine. Seulement que des gens aient l'envie, et les moyens, de fonder une petite entreprise proposant ce que nous demandons. Juste une petite entreprise, à laquelle donner confiance, et à aider un peu à naitre. 

Si vraiment alors notre demande est réelle, si vraiment cette petite entreprise propose quelquechose que nous voulons plus que les autres, elle n'aura aucune difficulté à vivre, et à concurrencer les autres, suffisemment pour, petit à petit, grandir en leur prenant le marché, jusqu'à les mettre au bord de la faillite. Une entreprise équitable, Max Havelaar, existe déjà aujourd'hui ; sa vie et sa croissance, tiennent bien à l'intérêt de consommateurs pour ce qu'elle propose.

Certains douteront peut-être que cette entreprise, pourtant fondée par un pasteur doublé d'un docteur en économie, propose une équité parfaite. Mais l'essentiel, pour le moment, est là : le consommateur a la possibilité de choisir un produit selon un autre critère que le seul rapport qualité / prix. Imaginez un instant que 60 % des consommateurs français n'achètent plus que du café commerce équitable. Cette petite dose de commerce équitable serait une immense explosion dans le petit monde du café français. Jacques Vabre, Maison du Café, Grand Mère n'auraient plus qu'à se partager 40 % du marché : ces entreprises se réduiraient donc à 40 % de ce qu'elles sont ! Comme punies par un coup de baguette magique ! Qui peut parier que dans ce cas, elles continueraient à ne pas faire dans l'équité ? Si vous ne faites pas le pari, essayez donc d'imaginer l'impact que cela aurait sur nos consciences, d'avoir pu obliger des entreprises à faire ce que nous leur demandons. Alors que plus personne n'espère une telle chose ! Imaginez que nous ayons alors l'idée de généraliser ce comportement de consommateurs, de mieux le réfléchir aussi. Imaginez que notre comportement inspire nos proches voisins européens, voire d'autres peuples puissants. Imaginez enfin qu'on en soit arrivé là et qu'on se remette à imaginer ce qu'on va faire ! Certaines choses sont difficiles à prévoir avant d'avoir eu lieu. Je ne sais pas ce qui se passerait si 60 % de français achetaient leur café commerce équitable, mais je sais que c'est demain s'ils le veulent.

 

On ne peut douter qu'alors que nous ne l'avons même pas appelée de nos voeux, Max Havelaar ait été créée par pure générosité. Mais qu'en sera-t-il quand une part importante des consommateurs rendra clair, qu'entre un produit équitable et un autre qui ne l'est pas, ils choisissent le premier ? Tout entrepreneur pourra alors avoir confiance, que le produit le plus concurentiel, c'est le produit équitable. Qu'en vendant de l'équité, son affaire sera viable. Avec un produit qui se vend à la place des leurs, il pourra même rêver de concurrencer les empires actuels, jusqu'à se retrouver lui-même à la tête d'un empire. Voilà de quoi interresser tous ceux qui ont envie de gagner leur vie, voire réussir dans les affaires.

 

Dans une économie où la création d'entreprise est possible dès qu'elle permet de mieux satisfaire la demande du consommateur, le commerce équitable ne tient donc finalement qu'à cette demande du consommateur.

Peut-être ne suffit-il pas encore tout à fait que le consommateur leur promette de les préférer, pour que des entreprises apparaissent. Mais s'il reste un petit coup de pouce financier à donner pour planter ces petites graines, nous pouvons sûrement le faire par une politique d' « aide à la création d'entreprise », ou de mille autres façons qui prennent aussi bien le libre échange au mot, que je laisse à nos experts le soin d'imaginer, et aux 60 millions de têtes pensantes qui m'entourent.

 

            II.        Solution concrète

 

« en dirigeant l'industrie nationale de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, chaque individu ne pense qu'à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible »                                                Adam Smith, livre 4, chap 2 

 

Jusqu'à nos jours, c'est sur le pouvoir des lois que nous avons fondé nos progrès sociaux. Tous les droits du travailleur, un salaire minimum, un temps de travail maximum, des congés, le droit à la parole, à la grève, à se réunir en syndicats, c'est par des lois qu'il les a obtenus.

Nous ne connaissons encore que le pouvoir des lois, et c'est par lui que nous souhaitons régler nos problèmes. Mais il s'est grandement affaibli, et au sommet de l'Etat, dont les bras sont les lois, on dit « l'Etat ne peut pas tout » comme un aveu d'impuissance. Comme nous le verrons, le pouvoir du consommateur, autre pouvoir collectif, peut être utilisé aujourd'hui en évitant la faiblesse du pouvoir des lois.

C'est la mondialisation qui a affaibli le pouvoir de nos lois ; d'abord en en pervertissant l'effet. Là où une loi humaniste garantissait le progrès social, elle n'est plus que facteur de chômage. Nous ne pouvons en effet régir que notre propre sol, et les entreprises peuvent très bien s'installer où nos lois n'existent pas, pour proposer des prix qu'une entreprise respectant nos lois ne peut défier, condamnée à  quitter elle aussi notre sol ou mourir. Notre impuissance devant un tel fait a aujourd'hui brisé tout élan vers le progrès social, le faisant apparaître comme irréaliste. Qui aujourd'hui parle d'augmenter le SMIC (ce qui serait quand même nécessaire) sans passer pour démagogique ?

Avec clairvoyance, on peut remarquer que l'origine de ce déséquilibre économique est une incohérence morale de notre part. Si nous avons des lois pour que le travailleur soit respecté sur notre sol, c'est parce que nous pensons que tout travailleur mérite d'être respecté (nos lois ont cette beauté, d'être fondées sur des droits destinés à tous les hommes). Mais alors pourquoi acceptons nous, quand nous consommons, de payer des travailleurs un bol de riz dès qu'il sont d'un autre pays ?

Bien sûr, il ne faut pas être égoïstes. Il faut accepter d'être concurencés par des travailleurs moins protégés que nous, si cela contribue au développement économique de leur pays. C'est aussi à nous de nous adapter autant que nous le pouvons. Mais peut on accepter que même en s'adaptant, nos travailleurs, pour la seule raison qu'ils ont des droits, n'aient plus de place dans le monde du travail ? Et les produits étrangers qui arrivent sur notre sol contribuent-ils vraiment tous au développement de leur pays d'origine ? Enfin, avons nous oublié ce que signifie « exploiter » ?

Il ne s'agit donc surtout pas d'exiger des produits étrangers qu'ils soient produits selon des lois équivalentes aux notres, mais simplement de nous soucier un peu de la façon dont ils ont été produits, au lieu de n'en avoir rien à foutre, comme nous le faisons si superbement !

Nous soucier que nos travailleurs ne soient pas trop handicappés par leurs droits pour avoir une place, que les produits contribuent bien au développement de leur pays d'origine, et respecter au plus ces travailleurs étrangers, dont les conditions de travail et de vie devraient nous faire honte !

On pourrait donc croire, à tort, que le meilleur remède à nos problèmes serait de voter une nouvelle loi, stipulant que même s'il ne vient pas de chez nous, un produit ne peut être vendu sur notre sol que s'il a été produit en respectant certaines règles.

Mais là encore, la mondialisation bouche l'issue. Une telle loi votée, nous devrions interdire à beaucoup d'entreprises étrangères, chinoises, américaines, européennes, ou autres, de vendre sur notre sol. Ces nations, avec qui nous faisons du commerce, avec qui nous voulons être amis, le prendraient très très mal. En outre, une telle loi irait peut-être contre les règles internationnales comme celles de l'OMC, du FMI, ou de l'union européenne.

 

Bref, nos lois sont inadaptées à défendre nos valeurs dans une économie mondialisée, et il nous serait bien difficile, sans nous exclure de la communauté mondiale, de les adapter. Mais ce qu'il nous est difficile d'interdire par des lois, il nous est facile de l'empécher en usant de notre pouvoir de consommateurs.

 

Ce pouvoir des consommateurs existe grace à des institutions libre échangistes, selon lesquelles les deux parties prenant part à l'échange sont libres : le vendeur est libre d'offrir ce qu'il veut, et d'en demander le prix qu'il veut, et l'acheteur est libre de demander ce qu'il veut, et d'en offrir le prix qu'il veut. C'est à eux de se mettre d'accord. L'acheteur, en demandant  quelquechose qui soit produit selon certaines règles, n'interdit en rien à une entreprise de lui offrir autre chose : simplement il peut exercer son droit à ne pas accepter cette offre, pour en préférer une autre, qu'une autre entreprise a parfaitement le droit de lui faire.

En faisant de l'équité un de nos critères d'achat, nous n'allons pas contre le libre échange, et même, ce serait aller contre le libre échange que de nous en empécher. Contre le libre échange, d'interdire au consommateur de choisir, entre deux produits, celui qu'il souhaite ; et encore contre le libre échange, d'interdire à une entreprise de vendre ce qu'elle veut. Grace à notre pouvoir de consommateurs, nous pouvons obtenir ce que nous voulons des entreprises, sans voter la moindre loi qui leur interdise quoi que ce soit. Dans le contexte actuel, c'est précieux !

 

Mais j'oublie de dire la raison la plus simple qui mette en valeur le pouvoir du consommateur, à côté de celui des lois.

Les lois sont un moyen d'aller contre une tendance des entreprises : on a un code du travail pour aller contre une tendance des entreprises à faire le contraire de ce qu'il demande. Sinon nous n'aurions pas de code du travail.

Au lieu d'aller contre les tendances des entreprises, nous pouvons remonter à leur source, pour comprendre que ce qui peut les déterminer, ce sont nos critères d'achat ; et donc qu'en ayant des critères adéquats, nous pouvons déterminer comme bon nous semble ces tendances.

Si seul l'écologique se vendait, ce serait aussi efficace que le protocole de Kyoto. Si seul le respect du travail se vendait, ce serait aussi efficace qu'une harmonisation mondiale des SMIC. Si nous regardions qui nous payons, ce serait aussi efficace que la taxe Tobin.

Aussi efficace, mais bien plus facile à mettre en oeuvre, car ne dépendant plus des décisios de quelques un, mais de notre propre action à nous.

 

Nous pouvons maintenant nous demander : comment pouvons nous faire concrètement, pour utiliser notre si précieux pouvoir de consommateurs ?

 * tout d'abord, il faut que nous en prenions conscience. Il est évident que si l'on veut que le consommateur choisisse les produits qu'il achète selon d'autres critères que le rapport qualité / prix, il faut avant tout qu'il en ait l'idée, et qu'il soit convaincu que ça peut servir à quelquechose. Or je n'ai pas encore entendu dire ce que je dis, ni dans mon entourage, ni par les médias, ni par les partis politiques.

            Notre seule raison de ne pas croire au pouvoir de l'acheteur,

            serait que personne n'y croie.

Dans cette phrase apparaît clairement un cercle vicieux. Lisons la donc à l'envers, croyons au pouvoir de l'acheteur pour être une raison de plus d'y croire, et soyons optimistes : si Dieu le veut, la conscience de ce pouvoir fera son chemin dans les esprits ; une forte demande en produits « équitables » s'affirmera, et des journalistes et partis politiques seront gagnés à la cause. Le plus difficile sera fait.

 * Pour satisfaire cette demande, il faudra qu'existent des labels, garantissant que l'argent qu'on donne pour le produit va bien, en quantité suffisante, à ceux qui ont travaillé à le produire, et ne va pas trop à ceux qui n'ont rien fait. L'organisation la plus à même de produire des labels exprimant nos attentes, et indépendants, l'organisation que nous contrôlons le mieux, et le plus démocratiquement, me semble être l'Etat, qui pourrait aussi inventer à coté des SA, SARL, d'autres statuts juridiques d'entreprises les engageant à plus d'équité. Il va de soi qu'aucune loi ne doit obliger quelque entreprise que ce soit à afficher ces labels, ou adopter ces statuts juridiques. L'Etat pourrait aussi, pour être plus complètement le garant du bon fonctionnement du libre échange, appuyer un peu la création d'entreprises.

 * La disponibilité de ces labels ou statuts, unie à leur forte et claire demande par les consommateurs, ouvrira un vaste secteur économique vierge, à la conquète duquel il y aura forcément des gens pour se lancer. Des entreprises équitables naitront donc, concurençant celles qui auraient rechigné à le devenir. Ces dernières se trouveront alors face à ce choix : se convertir, ou ne plus être concurentielles et mourir.

 

Comme vous le voyez, notre façon de contrôler les pratiques des entreprises est simple et efficace. Dès que nous avons le choix, nous n'acceptons d'acheter les produits que de celles qui, contractuellement au moment de l'achat, par le biais d'un label ou statut, s'engagent à ce qu'en faisant l'achat, nous payons bien ceux qui ont travaillé. Ainsi, les entreprises voient leur vie tenir à l'acceptation d'un tel contrat. Non seulement elles sont forcées (sans qu'aucune loi ne les y oblige) de l'accepter, mais en plus elles ne peuvent plus jamais en rompre les termes, pas même à la faveur d'un monopole partagé.

 

Les gens qui possèdent une entreprise en sont juridiquement les maitres. Il arrive, dit-on, qu'une entreprise ait le choix entre d'une part le bénéfice immédiat de ses maitres, et d'autre part sa propre santé, ou le bien être de tous ceux qui y participent, ou autre chose d'intérêt général. Que certains maitres fassent alors des choix honnêtes et bons, que d'autres fassent des choix égoïstes, nous n'avons pas besoin de nous entretuer là dessus. En effet, le pouvoir de faire ces choix, et la responsabilité qui l'accompage, appartiennent en définitive bien moins aux possesseurs des entreprises, qu'aux consommateurs. Car nul n'a le pouvoir de rendre viable une entreprise qui ne vend pas. Pas même ceux qui la possèdent, qui par contre n'ont pas intérêt à ce que leur source de revenus tarisse, même quand il leur faudrait pour éviter cela en diminuer le débit.

 

Voilà donc la puissante solution qui nous est offerte par notre pouvoir de consommateurs, et que nous pouvons utiliser pour rendre équitables les entreprises, toutes les entreprises, mais aussi leur faire faire toute autre chose qui nous semblerait bonne. Solidement fondée sur les faits, jouant avec les rouages de notre monde économique tel qu'il est, facile à mettre en oeuvre, cette solution est la seule que je connaisse, réunissant une grande ambition, et les moyens par lesquels on peut espérer réaliser cette ambition.

 

            III.        Optimisme réaliste

 

« L'économie politique se propose comme objet de mettre en état le
peuple de se procurer lui-même un revenu ou une subsitance
abondante. »                                               Adam Smith, livre 4, intro 

 

C'est bien dans le cadre des précieuses institutions dont nous héritons, telles qu'elles sont, démocratiques et libre échangistes, que cette solution existe. Depuis que cette réalité s'est éclairée à mes yeux, à la lumière de l'espoir dont je vous parle, je me suis réconcilié avec elle – je suis devenu un optimiste réaliste !

 

Nous pouvons nous réconcilier avec la logique du libre échange, où les entreprises n'ont à se préoccupper que de leur compétitivité et de leur survie. Car c'est quand nous voulons que nous faisons coïncider leurs intérêts particuliers avec l'intérêt général. Ce que pensent les défenseurs du libre échange n'est pas loin, jusque dans son darwinisme, de ce que je vous ai dit. Selon eux, la concurrence est une bonne chose, car c'est ce qui permet de créer un maximum de richesses. L'efficacité, pour une entreprise en concurrence, est en effet un intérêt vital : les plus efficaces, celles qui créent le mieux des richesses, sont sélectionnées. Je vais plus loin, en disant que ce qui opère cette sélection, ce sont en dernier lieu les critères d'achat du consommateur : aujourd'hui, les entreprises sélectionnées sont celles qui offrent le mieux au meilleur prix. Le seul problème est que ce critère ne suffit pas, car il va souvent contre des choses importantes, comme le respect du travail ou de l'environnement, et car il ne regarde pas qui on paie. Mais il ne tient qu'à nous d'avoir d'autres critères d'achat.

 

Nous pouvons aussi nous réconcilier avec les entreprises et leurs dirigeants. N'oublions pas que les entreprises n'ont jamais que les pratiques que nous consommateurs, leur laissons avoir, ou les encourageons à avoir, quand ce ne sont pas des pratiques que nous leur imposons pour leur survie, comme nous l'avons vu.

Il ne faut surtout pas sous estimer la peur que les entreprises peuvent avoir de ne plus trouver d'acheteurs. Et nous ne pouvons pas le leur reprocher, car si une entreprise fait un choix moral qui va contre sa survie, le seul résultat est qu'elle meurt, laissant seulement la place à celles qui n'ont pas fait ce choix. Au contraire, plus les entreprises ont peur pour leur survie, plus nous leur imposerons facilement ce que nous voulons au moment de l'achat.

Le jour où le consommateur choisira son produit en regardant comment il paie ceux qui le lui ont fourni, le respect du travail sera quelquechose de reconnu. Avant que cela soit le cas, avant donc d'avoir donné aux patrons la possibilité de respecter le travail, il est trop injuste de ne pas leur accorder le sens moral de vouloir le faire ; et d'un autre temps ces dessins d'ogres à gros cigare.

 

Il y a dans le commerce équitable de quoi réconcilier les ouvriers et les patrons, les partisans sincères du libre-échange, et ceux qui le rejettent parcequ'ils ne le trouvent pas au service de l'homme. De quoi dire à la fois à Guillaume Sarkozy et à Arlette Laguiller qu'on est d'accord avec eux, car le commerce équitable permet de tenir ce discours cohérent, intègrant logique de survie des entreprises et respect du travail.

On parle de « crise de confiance entre le peuple et les élites », de démocratie où les gens ne se sentent plus citoyens ; on imagine mal un citoyen se sentant impuissant devant ce qui a lieu. Le commerce équitable nous permet d'exercer, au quotidien, une responsabilité importante, en pensant à respecter l'autre.

 

            IV.      Combien sommes nous matèriellement capables de produire ?

 

« Le travail annuel d'une nation est le fond primitif qui fournit à sa consommation annuelle toutes les choses nécessaires et commodes à la vie »                Adam Smith, livre 1, intro 

 

« Le prix réel de chaque chose, ce que chaque chose coûte réellement à celui qui veut se la procurer, c'est le travail et la peine qu'il doit s'imposer pour l'obtenir. »                 Adam Smith, livre 1, chap 5

 

 

Changeons la demande : nous changerons l'offre. Si je vous ai convaincu que loin d'être impuissants face aux entreprises, nous avons le pouvoir de sélectionner leurs pratiques selon les critères qui nous semblent bons, je vous ai conduit au milieu du gué. Mais au juste, que voulons nous que fassent les entreprises, qui puisse résoudre quels problèmes ? Forts de notre nouveau pouvoir, essayons de voir ce que nous pourrions faire contre le grave problème de la pauvreté, source de tant de malheurs, et de tant d'autres encore quand elle est injuste. Ce faisant, nous délimiterons le champ d'action du commerce équitable. Si ce champ est vaste ou nul, seul peut le dire celui qui connait la réponse à la question qui sera posée ici.

 

Je ne vous apprends rien en disant que la pauvreté peut avoir deux causes : soit nous n'avons pas la capacité matèrielle de produire suffisemment pour qu'il soit possible de l'éviter ; soit au contraire nous avons le potentiel matèriel pour l'éviter, mais nous ne l'exploitons pas bien : nous produisons moins que nous pourrions, et / ou répartissons mal ce que nous avons.

Donc ou bien les richesses sont réparties avec justice dans notre pays, notre pouvoir d'en produire est géré au mieux : dans ce cas, si la pauvreté existe, c'est que c'est inéluctable aujourd'hui, la meilleure volonté du monde ne peut rien y faire : ce sont la nature et notre niveau technique qui sont trop avares.

Ou bien il y a plus de pauvreté que ce qui serait matèriellement possible, et cela ne tient alors qu'à notre volonté, nous en sommes responsables.

Pour en avoir le coeur net, il nous faut la réponse à cette question fondamentale :

            Combien sommes nous matèriellement capables de produire ?

Matèriellement : c'est à dire indépendamment d'une forme particulière d'organisation pour exploiter cette capacité. C'est à dire encore : si dans le supermarché, les prix des produits étaient affichés en les heures de travail qu'ils ont coûté, et que le consommateur y entrait, ses 160 heures de travail mensuelles en poche, en sortirait-il avec le caddie d'un riche ou d'un pauvre ? A ceux qui se moquent de la naïveté de cette question, je demande seulement : en connaissez vous la réponse ? Que croyez vous savoir quand vous ne savez pas même cela ?

 

Notre économie est en mauvaise santé, paut-être parfois pour de mauvaises raisons ; l'équilibre de la répartion des richesses laisse franchement à désirer ; la nature est généreuse ; nous avons un formidable niveau technique. Et si dans notre pays, il était  matèriellement possible que chacun ait un niveau de vie très confortable ?

Ce serait une vraie bombe que d'en avoir la preuve. La pauvreté deviendrait injustifiable, et nous renoncerions plus facilement à tout ce qui en est la cause.

Juste après avoir versé un litre d'eau dans une bouteille, nous serions bien étonnés en la vidant de ne retrouver qu'un demi litre. Si nous savions combien nous mettons de richesses sur le marché, les plus savants illusionnistes seraient bien en peine de nous abuser, pour nous convaincre qu'il est nécessaire qu'il ne nous en revienne que la moitié.

 

Nous savons combien nous travaillons : il ne nous reste qu'à savoir ce que chaque chose coûte en travail. Pour chaque produit qui existe, on a passé un certain temps, ni plus, ni moins, pour le produire. Notre question porte donc sur des faits à mesurer, et elle a une réponse, que nous la connaissions ou non : on peut y répondre objectivement, irréfutablement.

 

Je vous montre comment en réduisant le problème. Supposons que notre économie, très primitive, produit en tout et pour tout des bisons, des armes de chasse, de la viande, de la fourrure et des tentes. Soient B, A, V, F et T les temps (en heures de travail d'une personne) nécessaires pour produire chacun de ces produits. Posons alors que :

            * il faut 10 hommes chassant 5 heures, et 10 armes utilisables à 50 reprises, pour produire un bison : B = 10.5 + A.10/50.

            * les boyaux et les dents d'un bison permettent de produire 3 armes de chasse, en y travaillant 15 heures ; avec 8 heures de travail, on peut aussi en tirer 2 fourrures, et avec 9 heures de travail 90 parts de viande. Simplifions encore en disant que c'est le besoin en viande qui sera le plus demandeur de bison, et que le cout en bisons des deux autres produits peut donc être ignoré, car pris sur les bisons à viande :                       

                                   3.A = 15. 

                                   2.F = 8.

                                   90.V = 9 + B.

            * avec 12 fourrures et 30 heures de travail on peut produire une tente :

                                   T = 30 + 12.F

Nous avons donc un système de 5 équations linéaires indépendantes à 5 inconnues : tout amateur de maths sait qu'il a une et une seule solution :       1 bison coûte 51 heures de travail,

                                                                                              1 arme : 5 heures,

                                                                                              1 fourrure : 4 heures,

                                                                                              1 part de viande : 2/3 heure,

                                                                                              1 tente : 78 heures.

En supposant qu'un de nos indiens primitifs a besoin pour être heureux d'une tente par an, qu'il partage avec 2 personnes, de 3 repas par jour, et d'une fourrure tous les deux mois pour s'habiller, et qu'enfin il est la moitié de sa vie en age de travailler, chaque indien devrait travailler par semaine :    2.((1/(3.52)).78 + (3.7).2/3 + (1/8).4) = 29 heures.

(remarquez comme ce modèle rudimentaire sonne plutôt vrai, puisque 28 heures sur 29, dans cette économie primitive, sont consacrées à l'alimentation)

 

Supposez maintenant que ces indiens aient un chef un peu trop glouton, qui engloutisse à lui seul leurs richesses, au point qu'en travaillant 40 heures par semaine, ils peinent à avoir les deux tiers du niveau de vie que je viens de décrire. J'espère pour eux qu'ils apprendront à calculer. Mais j'ai de la peine à le croire, puisqu'une société bien plus évoluée que la leur, à savoir la notre, ne semble pas encore avoir eu l'idée de faire ce si simple calcul !

 

Le problème ramené à notre propre société ne change pas de nature : seulement de complexité. La difficulté principale est de bien modéliser l'ensemble des choses que nous produisons, et de faire les mesures nécessaires à écrire ce grand livre de recettes, donnant pour chaque chose les ingrédients nécessaires et le temps de préparation. Mais c'est parce que nous sommes capables de résoudre des problèmes complexes que notre économie est complexe : nous sommes donc tout à fait capables de répondre scientifiquement à  cette question, qui a je le répète une réponse, même si nous ne la connaissons pas, et qui n'est après tout qu'un livre de recettes.

 

Nous avons vu que l'enjeu de cette question était : la pauvreté nous est-elle imposée par la nature et notre niveau technique ? C'est exactement cette question que devaient se poser nos pauvres indiens tyrannisés, que nous devons aussi nous poser. Avec notre pouvoir de consommateurs, nous ne pouvons pas augmenter notre capacité à produire : ni découvrir un nouveau continent, ni inventer une technique révolutionnaire pour l'industrie. Mais nous pouvons, en regardant qui nous payons, améliorer grandement l'exploitation de cette capacité, bien mieux partager les richesses.

Si donc la pauvreté tient exclusivement à une incapacité matèrielle à produire assez pour l'éviter, le commerce équitable ne sert à rien. Mais autant que les pratiques des entreprises peuvent être améliorées bénéfiquement, il peut nous aider.

 

La distribution de la richesse, ça n'est rien de plus que la somme des distributions des prix de vente de tous les produits vendus. Ce fait a deux conséquences qui nous interressent :
* Toute richesse passe par ce passage étroit, de la main de l'acheteur à celle du vendeur. C'est à ce moment que l'acheteur peut, regardant qui il paie, contrôler la répartition des richesses.
* Plus les richesses sont mal distribuées, plus il y a de richesses à redistribuer, plus grande doit être dans le prix des produits la part qui va à des gens qui ne la méritent pas, et moins il est vrai qu'acheter équitable doit coûter plus cher : car regarder qui on paie, pour redistribuer la richesse, ce peut être payer plus ceux qui méritent plus, mais aussi payer moins ceux qui méritent moins.

 

Redonner sa valeur au travail, ainsi qu'au non-travail, et plus généralement prendre le contôle des pratiques des entreprises grâce à notre pouvoir de consommateurs, pourrait aussi être bénéfique pour le porte-monnaie de mr tout-le-monde, et même pour la santé de notre économie (en espérant qu'un esprit sain ait un corps sain). Ainsi acheter équitable nous reviendrait encore moins cher. Mais je ne m'aventure pas plus loin dans cette voie d'expert. 

 

            V.       Qu'est-ce qu'un échange équitable ?

 

« Il n'y a qu'une toute petite partie des besoins, des commodités, et des agréments de la vie, qu'un homme puisse obtenir directement par son travail ; c'est du travail d'autrui qu'il lui faut attendre la plus grande partie de toutes ces jouissances. »             Adam Smith, livre 1, chap 5

 

« Mais il n'y a aucun pays dont tout le produit annuel soit employé à entretenir des travailleurs. Partout les oisifs en consomment une grande partie »                                               Adam Smith, livre 1, chap 6

           

Tout au long de cette démonstration, j'ai parlé d' « échanges équitables », sans préciser ce que j'endendais par là. Après tout, nous savons tous ce qu' « équité » veut dire, nous avons tous le coeur pour reconnaître où elle est et où elle n'est pas. Il y a néammoins beaucoup plus à dire.

 

Partons de ce à quoi nous réduisons souvent l'équité, en parlant du commerce équitable. Ici, l'équité serait de mieux respecter le travailleur qui a fabriqué le produit, en se souciant de ses conditions de travail et de vie, et du développement de son pays. C'est déjà magnifique, mais il faut aller beaucoup plus loin, comme nous l'avons déjà entrevu.

Tout d'abord, en parlant de développement d'un pays, on ne peut penser qu'à des échanges entre développés et sous-développés. Or j'espère vous avoir fait sentir que le commerce équitable, en tant que prise de pouvoir, peut et doit concerner tous les échanges. Il serait bon aussi que nos banques, nos grandes surfaces, aient des pratiques équitables.

Ensuite, une telle définition signifie seulement de payer des choses en plus, or si on veut le faire à grande échelle, on sera vite arrêté par un manque de richesses. Il faut donc aussi songer à payer des choses en moins. D'autre part, à chaque fois que quelqu'un est vraiment trop payé, voire rentier, c'est la valeur du travail qu'il abaisse. Car, pour reprendre un raisonnement d'Adam Smith (livre 1 chap 6), si des travailleurs produisent ensemble une certaine richesse, et que des parasites viennent prendre dans cette richesse beaucoup, voire infiniment plus qu'ils y apportent, alors il reviendra aux travailleurs moins que ce qu'ils ont produit : ils risquent d'être pauvres quand ils auraient pu être riches. L'équité la plus vraie et la plus viable, c'est donc aussi de ne pas croire qu'on est innocent, quand on ne se soucie pas que l'argent qu'on paie, va bien à ceux à qui il appartient de droit. Il nous arrive souvent de donner notre argent à certains, sans nous soucier qu'ils profiteront d'un rapport de force, pour déposséder ceux (sous traitants, employés, de chez nous et du tiers monde) à qui il revient. Le produit qu'ils ont produit pour nous : nous pouvons en jouir ; l'argent que nous payons en échange : ils n'en verront pas la couleur. Quelle belle façon de les remercier !
Si le fils du voisin passait la tondeuse chez vous, et qu'au moment de le payer, vous voyez arriver son père, qui vous demande l'argent, et que vous savez très bien qu'il gardera l'argent pour lui si vous ne faites rien. Si vous le pouvez, vous donnerez l'argent au fils en secret, ou vous engagerez le père à donner l'argent à son fils. Le genre de culpabilité que nous aurions envers le fils, en donnant l'argent au père sans rien faire, c'est exactement celle là que nous avons à plus grande échelle, parce que nous pouvons engager les entreprises à bien distribuer l'argent que nous payons.

 

Je lève tout de suite une facheuse imprecision. Par travail, j'entends bien sûr tout ce qui permet à notre économie capitaliste de tourner. Donc pas seulement le travail directement productif, mais aussi celui qui sert à organiser la production. Selon cette définition, si les actionnaires ont cette utilité, ce sont des travailleurs. Le parasite n'est donc pas tant le « oisif qui consomme une grande partie du produit des travailleurs », que celui qui reçoit de la société beaucoup plus qu'il ne lui donne. L'existence de ces gens réduisant la richesse n'est peut être que marginale : encore une fois, on ne peut le savoir qu'en sachant combien nous sommes matèriellement capables d'en produire.  

 

Pour se permettre de juger si quelqu'un donne autant qu'il reçoit, il faut connaître la valeur des choses échangées. Cette question est horriblement complexe.

Quelles que soient deux choses, si deux personnes ont, en toute liberté, accepté de les échanger, c'est qu'elles avaient la même valeur, et qu'il n'y a rien à redire sur la justice de cet échange. Cette condition de liberté est par exemple vérifiée quand 4.000 personnes acceptent de payer 20 euros pour assister au concert d'un chanteur. Il n'y a rien à redire à ce que le chanteur ait gagné en une soirée 80.000 euros. Mais dans beaucoup de cas moins particuliers, les deux parties prenant part à l'échange sont moins libres, car leur situation l'une vis à vis de l'autre est bien moins choisie et méritée, qu'héritée de l'histoire. C'est le cas quand l'une est un citoyen d'un pays riche et libre, et l'autre le sujet d'une pauvre dictature. Ou encore quand le métier de l'une est excessivement valorisé par rapport à celui de l'autre, pour des raisons bien moins justifiantes qu'historiques.

Quoi qu'il en soit, si deux choses ont été échangées librement, c'est qu'elles avaient même valeur. Mais pour que cette valeur se fixe par l'échange, il faut que les deux parties acceptent l'échange, donc que chacune croie qu'elle ne se fait pas léser : qu'elle croie que ce qu'elle donne a même valeur que ce qu'elle reçoit. Nous n'avons plus affaire à la valeur fixée par l'échange, mais à la valeur à laquelle pensent ceux qui vont échanger, la valeur morale fixant l'échange. Quand un échange est fait librement, il est toujours acceptable, mais sur quoi pouvons nous nous baser, pour accepter un échange avant de l'avoir fait ?

 

Nous avons parlé déjà de coût des choses en heures de travail : ce coût matèriel et objectif n'est-il pas aussi, en reflétant « la peine qu'on s'est donnée pour les obtenir », la base de leur valeur morale ? Car, quand nous échangeons des choses, n'est-ce pas, au fond, du temps consacré à l'autre, que nous échangeons ?
J'en vois venir certains avec leur fable du faisan et du pigeon. Il était une fois, dans un pays lointain, deux chasseurs. Rentrant d'une journée de chasse, l'un avait pris un pigeon, et l'autre un faisan. Etait-ce à dire qu'un pigeon vaut un faisan ? Bien évidemment, non. Mais nous ne sommes pas dans une économie de chasseurs ne pouvant compter que sur leur chance et leur habileté.
Premièrement, si l'on regardait non plus deux chasseurs, mais mille, et ces chasseurs non pas pendant une seule journée, mais pendant une année, on verrait se stabiliser le résultat d'une journée de chasse autour d'une moyenne. Ainsi, leurs prises ont un coût moyen en temps de chasse. Cela est encore plus vrai pour la plupart des activités de notre économie.
Deuxièmement, pour la plupart de nos activités, nous choisissons à l'avance ce que nous allons obtenir. Alors que le chasseur ne sait pas s'il prendra un faisan ou un pigeon, un maçon sait à l'avance comment son ouvrage aura avancé à la fin de sa journée. Il en est de même de l'élevage, qui a relégué la chasse au rang d'activité ludique. La valeur des choses ne peut plus alors se fonder sur leur rareté ou l'envie qu'elles suscitent, puisqu'il suffit que nous les voulions et que nous y mettions un temps connu d'avance, pour les obtenir. Bref, dans une économie évoluée comme la notre, où le hasard a peu de place, où presque chaque chose est produite dès qu'elle est demandée, où chacun a sa place dans un tout, où nous sommes (à quelques exceptions près) tous aussi utiles les uns que les autres (peut-on dire qu'il est plus utile de manger que de se loger ?), la façon de loin la plus impotante qu'ont les choses de se distinguer en valeur, c'est bien par le travail qu'il a fallu pour les produire. Tout le reste ne sera jamais que variations contingentes autour de ce seul point d'ancrage. Je maintiens donc cette question : s'il est vrai que notre travail nous appartient, dans quelle mesure est-il juste, dans quelle mesure n'est-ce pas du vol, qu'en donnant une journée de son travail à la société, quelqu'un ne reçoive en retour que ce qui a nécéssité deux heures de travail ? A mes yeux, en général, les raisons pouvant rendre cela acceptable sont que :
* cela ne met personne dans la pauvreté. Cette raison suffit peut-être à elle toute seule, mais y a-t-il quelquechose de justifiable sans son concours ?
* cela est nécessaire pour que notre économie capitaliste fonctionne. Puisque nous ne sommes rien sans notre société (son organisation et son histoire), puisque notre travail est infiniment valorisé par elle, cette raison est valable. Comme le remarque Adam Smith (livre 1, chap 6), parmi les revenus, il n'y a pas que les salaires, il y a aussi des profits. Le profit étant fonction croissante de l'investissement, et puisqu'il faut autant de temps pour investir 10.000 euros que 100.000, ce type de revenu n'a plus grand chose à voir avec le temps de travail. Mais la croissance de cette fonction n'a aucune bonne raison d'être plus forte que ce qui est nécessaire pour inciter à investir et récompenser la réussite.
* les travaux échangés sont de qualités différentes : pénibilité, qualité du produit obtenu, responsabilité, évolution de carrière, 20 minutes d'études comptées pour chaque heure de travail, car 10 ans d'études pour exercer 30 ans, etc...

 

*

 

Personne n'a envie de se faire voler son travail et sa vie, personne n'a envie d'être pauvre. C'est
bien la preuve que ce que je viens de dire est très banal, très consensuel ; les coeurs, même en
secret, s'accordent là dessus. Ce sont des valeurs universelles.
Pourtant, les travailleurs du tiers monde vous le diront, ces valeurs sont loin d'être respectées.
Pourtant, c'est bien vrai, on ne peut pas raisonner qu'avec ces valeurs, il faut regarder la réalité
en face, et n'exiger que ce qui est possible. Vivre dans un monde sans pauvreté : qui ose en
rêver ? Parce que nous croyons que le possible est très loin de ces valeurs, notre naïveté, notre
confiance en a pris un coup, certes, notre regard s'est voilé, peut-être un peu éteint, mais que
pouvons-nous y faire ?
Qu'il y ait quelquechose à faire ? J'espère vous en avoir convaincu !