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Analyse de Gilles Garcia

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dernière édition il y a 3 ans

Message du 31 mai à 1h35

La Saint-Ferdinand c'était hier

Bonsoir,

Il est peut-être encore temps de relire le beau texte de Bernard Dréano, "A propos de la saint Ferdinand" que Patrick Viveret nous avait livré sur le forum ( http://forums.dossier2007.net/viewtopic.php?t=138) et en particulier sa conclusion dans l'hypothèse d'une victoire du Non, qui appelle "les forces européennes de progrès" à se retrousser les manches, mais qui en souligne toute la difficulté. On retrouve d'ailleurs des propositions semblables dans la déclaration de Philippe Aigrain "Et maintenant, les choses sérieuses commencent" ( http://www.debatpublic.net/Members/paigrain/blogue/etmaintenant).

Je me demande pourtant ce soir si les perspectives de sortie par le haut qu'évoquent ces textes sont bien réalistes. Je ne suis pas absolument convaincu que la situation aurait été moins sombre en cas de victoire du Oui en France. Mais j'ai beaucoup de mal à partager l'euphorie des tenants du Non.

Qui croit encore par exemple que dans les mois qui viennent - parce que c'est bien à cette échéance-là que ça se joue - les "forces européennes de progrès" vont pouvoir imposer un budget à la hauteur de l'enjeu de l'élargissement de l'UE ? Qui pense sincèrement que l'Europe, là aussi à une échéance raisonnable en regard des urgences planétaires, va pouvoir peser sérieusement en faveur du monde multipolaire que les USA s'efforcent d'empêcher d'émerger ? Qui pense sérieusement que le TCE avorté pourrait déboucher, par je ne sais quelle renégociation, sur un texte amélioré alors que la droite la plus conservatrice ne cesse d'étendre son emprise en Europe ?

Où est le mouvement social européen qui pourrait changer la donne ? Qui se préoccupe de le construire ? En posant cette question, il ne s'agit pas faire de procès d'intention à celles et ceux qui sont sincèrement attelés à cette tâche, juste de souligner à quel point ils sont ultra minoritaires.

Et pour ce qui est du débat politique intérieur, cessons de faire dire aux résultats de ce 29 mai ce que nous désirerions y entendre. Ce Non marque un rejet de l'Europe telle qu'elle apparaît à travers le TCE et le discours de nos dirigeants, il n'exprime pas le désir d'une autre Europe. Ce Non est une claque dans la figure du gouvernement actuel et accessoirement de ceux qui prétendraient lui succéder, il ne dessine pas un politique alternative. La forte participation reflète un élan viscéral de rejet et de colère. On pourrait s'en féliciter si un débouché politique lui était offert. Mais je ne vois pas où et par qui. Bref, je ne vois pas plus de raisons de se réjouir qu'au soir du 21 avril 2002.

Si M. Sarkozy sait trouver les bons mots (et on sait qu'il a oublié d'être bête), il saura apparaître comme l'homme de la situation, avant même les échéances de 2007.

Et de toute façon, avant la fin de la semaine, on aura cessé de parler d'Europe en France.

Y compris sur cette liste ?

S'il vous plaît prouvez-moi le contraire !

Bonne nuit malgré tout...

Gilles Garcia

Réponse de Philippe Aigrain le 31 mai à 9h35

Cher Gilles,

Si j'ai lancé un appel comme celui d'hier, c'est bien parce que je sens la fragilité sur le versant constructif européen dans la situation actuelle. Mais cette fragilité n'est pas nouvelle, et on peut même dire qu'au moins maintenant nous pouvons tenter de bâtir sur un début d'appropriation des questions européennes par un public considérablement plus large. Le contenu que je retiens de ton message est le défi qu'il nous lance à ne pas abandonner le terrain européen. Pas de risque en ce qui me concerne, mais je ne me fais pas d'illusions sur la facilité de mobiliser des masses critiques (en France et plus encore ailleurs) ou plus encore sur l'existence de personnes dans les institutions européennes, dans les états, et dans les think tanks qui soient capables de relayer un minimum d'éventuelles propositions. Mais a-t-on le choix ?

Philippe

Réponse d'Hervé le Crosnier le 31 mai à 10h17

Où est le mouvement social européen qui pourrait changer la donne ? Qui se préoccupe de le construire ? En posant cette question, il ne s'agit pas faire de procès d'intention à celles et ceux qui sont sincèrement attelés à cette tâche, juste de souligner à quel point ils sont ultra minoritaires.

  • Bonjour, Je ne relèverai pas toutes les marques de défaitisme dans ton mail. Il me semble que c'est un mal trop commun dans les gauches en France, de limiter son horizon à des choses que l'on institue "indépassables"... Juste sur cette remarque. En écoutant les médias, en lisant Ouest-France, je croyais naivement que le "non" des Pays-Bas était xénophobe, populiste, Pym-Fortuitien... Or ce matin, à France-Culture, j'apprends qu'en réalité la majorité du "non" viendrait comme en France de la gauche qui estime ce traité comme l'inscription dans le marbre du modèle néo-lbéral. Surprise. Mais pourquoi ne l'a-t-on pas su avant dimanche ? Et ce n'est pas seulement une critique à nos médias, mais aussi à nous mêmes. Quels sont nos réseaux d'analyse à l'échelle européenne qui nous permettent de savoir réellement ce que pensent et comment agissent nos équivalents dans les autres pays ? C'est aussi à cette construction européenne qu'il faut s'attaquer, ce qu'ont commencé à faire les Forums sociaux européens. Si les autres pays d'Europe sont aussi bien informés, croient que le "non" est uniquement lePenien-Villieriste, comme Serge July,... alors comprenons les incompréhensions ! L'idée de caravane européenne d'ATTAC pour expliquer le "non" français (enfin sa composante de gauche, évidemment...) aux autres européens me semble une bonne chose. Mais de grâce, pas de défaitisme... c'est justement parce que maintenant les dés sont jetés qu'il faut se lancer plus encore dans la contruction d'une autre Europe. Même quand on ne "gagne pas" sur "toute la ligne", les mouvements, les réseaux, les combats politiques laissent des traces. Il faut avoir une vision positive de ce qu'est une "victoire" en politique. Ce n'est jamais acquis, jamais stable, toujours à corriger, à remettre sur le tapis. Mais céder devant la force de l'adversité a toujours conduit à réduire les marges de maneuvre. Les vingt dernières années en sont une preuve supplémentaire.

Hervé Le Crosnier

Réponse de Gilles Garcia le 31 mai à 11h42

Hervé,

Loin de moi l’idée de prêcher le défaitisme. Comme l’écrit Philippe dans la réponse qu’il me fait ce matin, « on n’a pas le choix » et on continuera à se battre pour une autre Europe avec ceux qui le veulent bien, même s’il sont trop peu nombreux.

Il y a par contre peut-être un peu d’amertume (ou d’acidité, au choix…) dans mon ton, parce que j’ai sans doute trop longtemps contenu mon irritation à l’égard des espoirs – illusoires selon moi – entretenus par les tenant du Non de gauche. Maintenant qu’ils pensent avoir obtenu ce qu’ils souhaitaient, il est temps de faire une analyse lucide de la situation et de voir comment on peut avancer ensemble.

Ce n’est pas faire preuve de défaitisme, mais de lucidité, que de considérer que le débat « grand public » sur l’Europe en France est clos, et que nous allons nous retrouver en petit comité pour continuer à labourer ce champ-là. Je ne suis pas complètement convaincu par l’idée de Philippe selon laquelle il y aurait « un début d'appropriation des questions européennes par un public considérablement plus large ». Le zapping généralisé orchestré par les grands médias fonctionne bien, redoutablement bien, en ne laissant derrière lui que la coque desséchée des mots vidés de leur sens : « 11 septembre », « 21 avril », « canicule », « tsunami »… vous souvenez-vous ? On peut déjà ajouter « TCE » à la liste. Pour ce qui est des traces qu’aura laissé ce débat, ce sera avant tout le fantasme du maçon polonais et des délocalisation vers l’Est. Non, je ne l’ai pas lu dans la presse, c’est ce que j’entends autour de moi dans ma bonne ville de Saint-Denis, bastion du Non de gauche.

Même revendication (de lucidité et non de défaitisme) en ce qui concerne le reste de l’Europe. J’étais la semaine dernière à La Haye et à Bruxelles, la semaine précédente à Madrid. On pourra toujours dire que j’ai de mauvaises fréquentations, en tout cas celles que je mérite, c’est-à-dire plus ou moins des gens de ma catégorie sociale et partageant plus ou moins mes valeurs. Ces gens-là étaient plutôt inquiets de ce qui se préparait en France et ne comprenaient absolument pas l’idée d’un Non de gauche. Je n’en étais peut-être pas un très bon ambassadeur, ayant voté Oui, mais j’ai pourtant fait sincèrement l’exercice recommandé par Patrick consistant à expliquer ce qui me paraissait fort dans les arguments de ce Non. Non seulement je n’ai pas été entendu, mais j’ai eu la confirmation que le Non néerlandais serait massivement inspiré par le même réflexe de repli sur soi à relents (+ ou -) discrètement xénophobes qui s’exprime ouvertement aux Pays-Bas depuis l’assassinat de Theo Van Gogh, qui court depuis un moment dans le Nord de l’Europe (Danemark, Allemagne…) et qui a largement contribué au Non français, que cela plaise ou non.

Je ne doute pas qu’il y ait en France, aux Pays-Bas et ailleurs des mouvements, des réseaux, qui continueront à militer pour une Europe plus séduisante que celle proposée dans le TCE et il faut bien sûr les renforcer et ne pas baisser les bras. Mais il me semble important de ne pas s’illusionner sur la réalité du rapport de force ni sur la dynamique dans laquelle nous sommes, qui me paraît loin d’être aussi positive que l’affirment les partisans du Non de gauche.

En écrivant cela, je ne cherche pas à désespérer Billancourt (je sais, l’expression est un peu passée de mode et même un peu risquée après l’aventure Pinault…) mais plutôt à entretenir une indispensable vigilance quant aux bases sur lesquelles la gauche va se recomposer dans les mois à venir et le positionnement de Voter Y dans ce contexte.

Et bien sûr, j’admets que je peux me tromper, ce qui serait sommes toute une bonne nouvelle !

Gilles Garcia

Réponse de Hervé le Crosnier le 31 mai à 12h03

Le moment du geste politique

Je ne doute pas qu’il y ait en France, aux Pays-Bas et ailleurs des mouvements, des réseaux, qui continueront à militer pour une Europe plus séduisante que celle proposée dans le TCE et il faut bien sûr les renforcer et ne pas baisser les bras. Mais il me semble important de ne pas s’illusionner sur la réalité du rapport de force ni sur la dynamique dans laquelle nous sommes, qui me paraît loin d’être aussi positive que l’affirment les partisans du Non de gauche.

Re-bonjour,

Oui, mais ce matin, France-Culture parlait de "statistiques" sur les intentions de vote, ce qui est différent.

Il faut évidemment comprendre que dans le "non" français il y a bien Le Pen et De Villiers (et je disais hier par ailleurs que l'existence d'un "non" de gauche était un apport consistant pour extraire les électeurs de ceux-ci, des fanstasmes que ces odieux véhiculent). Mais nous avons besoin de savoir quelle est la part prise (énorme si je crois ce que j'ai lu des sondages, mais je ne suis pas statisticien) par le "non" de gauche.

Il y a une fenêtre ouverte. Elle ne va pas durer longtemps (l'expérience du 21 avril 2002 et de la noyade consécutive des mouvements de sursaut citoyen nous le rappelle). C'est aussi pourquoi je crois que, malgré les possibles "récupérations", les "aventures personnelles" et autres éléments toujours présents dans le débat politique, il est de la responsabilité des animateurs de la vie politique de faire le saut vers une nouvelle forme d'organisation de l'équilibre des forces politiques.

La frilosité n'est pas de mise, y compris pour régénérer le débat européen et offrir une issue de sortie positive et éviter les replis souverainistes.

La politique c'est aussi un art de la décision, du choix, du geste. Les sociétés évoluent bien plus lentement que la politique, elles suivent cahin-caha,... mais les moments où l'acte politique propose quelque chose sont essentiels.

Nous y sommes, si nul ne saisie cette opportunité, cela passera, jusqu'à la prochaine bourrasque. Comme ce fut le cas au lendemain du 21 avril. Mais à chaque fois, la société perd ses capacité auto-immune. La vie politique et sociale a en permanence besoin de l'innovation. De ce point de vue, "Dossier 2007" était prémonitoire... mais reste marginal, ce n'est pas une critique que de le dire, juste un constat. Il est temps maintenant que le même phénomène de remise en question-recomposition- reconstruction d'espoir se répète à une dimension supérieure.

Et dans ces moments, ni le cynisme, ni le pessimisme ne sont de mise. Il sera toujours temps de prendre des postures demain, surtout si ça ne marche pas, ce qui est évidemment le pari le plus simple.

Hervé Le Crosnier